“Lorenzaccio” : une ode flamboyante à la vigilance, signée Sand et Musset
© Frédéric Iovino
Au Théâtre du Nord, le directeur David Bobée adapte et met en scène de manière magistrale la pièce monstre qu’Alfred de Musset avait composée, à partir du récit historique de George Sand, sur les conspirations des Médicis à Florence au XVI°siècle. Avec treize comédiens éblouissants, dont le jeune Félix Back dans le rôle du héros, la pièce réactualisée questionne de manière vibrante l’engagement politique aujourd’hui, individuel ou collectif.

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Des idéaux républicains déçus
C’est un défi fou d’adapter la pièce qu’Alfred de Musset avait publiée en août 1834, dans le premier tome d’Un spectacle dans un fauteuil. Des dizaines de personnages, 69 en vérité, 25 lieux différents, une chronologie approximative et une intrigue centrée autour d’un héros d’un romantisme absolu, qui alterne le tragique et le grotesque, le lyrique et le pathétique, des moments heureux ou atroces avec des scènes de crime sanglantes, notamment lors de l’assassinat d’Alexandre de Médicis à la fin de la pièce. David Bobée a eu l’intelligence de simplifier l’intrigue en la mêlant avec Une conspiration en 1537, un écrit de son amie de cœur George Sand qui a servi de base historique, pour les deux tiers affirme le metteur en scène, à la pièce de Musset. Ajoutons que l’action est située en Italie, pays qui fascine l’auteur comme tous ceux de sa génération, dont les aspirations de liberté et de démocratie républicaine, nées de la Révolution Française, sont battues en brèche par la nouvelle Monarchie de juillet de Louis-Philippe. A Florence, les jeunes républicains regrettent leurs libertés, revendiquent leurs droits et critiquent la débauche du règne d’Alexandre, le Duc de Florence, qui a transformé la cité des arts en une « forêt pleine de bandits ».

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« Il faut que le monde sache enfin qui je suis ! »
Parmi ces jeunes gens, Lorenzo de Médicis, qu’incarna en 1952 au Festival d’Avignon Gérard Philippe dans une prestation légendaire, est le cousin du Duc régnant. Il est torturé, blafard, frêle et inquiétant, comme un frère jumeau d’Hamlet. Le comédien Félix Back, 27 ans, d’une minceur fantomatique, incarne le personnage avec une grâce et une maîtrise inédites. Tour à tour facétieux, ironique, il déploie un pessimisme d’une lucidité prodigieuse tout en conservant, au fond de lui même, un romantisme fanatique pour l’action et la justice. L’acteur joue cette contradiction permanente qui l’habite et qui le fait échapper à toute catégorie morale, par delà le bien et le mal comme dirait Nietzsche. Efféminé et maladroit au début de la pièce, il ne sait pas tenir une arme. Mais sa révolte politique à l’égard du Duc tyran, son mépris de l’inaction et de la passivité de la population, le transforme progressivement en meurtrier : il doit tuer le Duc, son cousin. Par cette évolution dramatique hallucinante, le « mignon » sensible du Duc, qui traverse la pièce comme un histrion et se pique d’aventures grivoises, se mue en justicier de choc. Mais son combat sera vain, son meurtre ne sera pas reconnu. La pièce est d’ailleurs magnifique car elle balance sans cesse entre réalisme et utopie, entre la médiocrité et l’aspiration à une vie meilleure. Le romantisme de Lorenzaccio est donc à tempérer par son pessimisme : il n’a pas foi dans l’humanité.

© Frederic Iovino
Une scénographie fantastique
Le décor se déploie au moyen d’une architecture de colonnes antiques brisées, en béton, qui se déplacent en fonction de l’espace et deviennent des supports de projections d’images mouvantes. D’ailleurs, le sol est aussi couvert de poussière grise, qui va ensuite se teinter de rouge quand le sang va gicler avec les meurtres. Le prologue annonce ainsi une symphonie de sons et de lumières, avec des vidéos de manifestations violentes et des défilés de CRS casqués de noir. Les foules clament leur révolte, les leaders prennent la parole, tandis que les dirigeants se pâment dans leurs alcôves. Mexianu Medenou est un Duc superbe, cynique et arrogant à souhait, flanqué de son terrible acolyte Maurice, l’acteur et chanteur Nicolas Moumbounou. Il faut dire que la distribution est à l’image du projet du metteur en scène, intergénérationnelle, ethno-raciale, avec de jeunes comédiens issus du Studio 7 de l’Ecole du Nord, et des acteurs plus âgés. Formidable d’humanité et de présence, Greg Germain est un Philippe remarquable, tout comme Catherine Dewitt, présence altière et grave dans les deux rôles de la mère et du Cardinal. Jade Crespy, sublime présence scénique, est une Louise vaillante, tandis que Djamil Mohamed un pétillant et solaire Tebaldeo. Original et puissant, l’acteur sourd Jules Turlet impose son silence et sa chorégraphie impressionnante, s’exprimant en langue des signes qui est transcrite pour le public. Clairs et éloquents, tous les interprètes déploient une généreuse énergie à incarner ces réparties passionnantes, ces scènes déchirantes qui bouleversent le public et qui nous ramènent à des enjeux très contemporains, comme celui de l’engagement, pour conserver les idéaux qui nous structurent.
Hélène Kuttner
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